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Numéro 7: Presse et Democratie Table des Matieres
LE BURUNDI: LES MEDIAS CONTRE LA DEMOCRATIE par André Hakizimana Durant ces dernières années, les médias burundais n'ont pas eu le beau rôle. Après les élections de juin 1993, une floraison de journaux privés avait vu le jour, mais la crise politique engendrée par la mort du président va exacerber le ton de ces médias divisés, comme tout le pays, entre hutus et tutsis. Les journaux extrémistes tutsis vont encourager les militaires à prendre les armes et à reprendre d'urgence le pouvoir (que l'ex-président Pierre Buyoya a donné en cadeau aux hutus, comme ils aiment le dire et l'écrire) par la force. De l'autre côté, les journaux hutus nés durant la crise estiment combler un vide: "Nous, nous parlons au nom des sans-voix, nous défendons la cause de la démocratie menacée et sommes les porte-paroles des populations éprises de paix", confie un directeur de journal qui vient d'être emprisonné. Un journaliste tutsi modéré actuellement en exil pense, lui, que la haine se trouve ancrée dans les deux camps: "Nous ne pouvons pas nous en empêcher, car notre histoire à nous tous burundais est semée de haine répétitive et de vengeances. Nos proverbes en disent beaucoup. C'est dommage, mais c'est comme ça!" Ainsi, au lieu d'être au service du peuple, de diffuser des messages de réconciliation et de sensibiliser les gens aux avantages de la démocratie, ces journaux incitent les communautés burundaises à s'entre-déchirer. Ils montent les gens les uns contre les autres, les incitent à une violence toujours renouvelée. On peut lire ainsi dans Le carrefour des Idées: "Les extrémistes hutus au pouvoir se sentent traqués et multiplient les mécanismes d'auto-protection notamment celui de museler la presse. N'oubliez jamais cependant que... notre objectif est de les chasser du pouvoir, de les juger, et de les condamner". Ou encore le journal L'Etoile du 26 décembre 1995 (parrainé par l'ex-président Jean-Baptiste Bagaza), qui appelle à combattre les ennemis "Frodebu-Palipehutu", c'est-à-dire, les Hutus: "On ne le dira jamais assez, les habitants de tous les quartiers, de toutes les collines du pays, de tous les coins et recoins de ce pays, devraient s'organiser en milices d'auto-défense civile. Sinon, les tueurs du Frodebu-Palipehutu parachèveront le génocide". Des militants non des journalistes L'information est fondée sur des rumeurs et véhiculée par des tracts. Elle est souvent faussée pour cacher la situation réelle à l'opinion nationale et internationale. Les faits eux-mêmes ne circulent que de bouche à oreille entre les membres d'une même ethnie. La plupart de ceux qui écrivent dans les journaux se comportent en militants de partis politiques et non en professionnels. Si certains journaux privés utilisent des journalistes de la presse gouvernementale, la plupart de ceux qui écrivent ne sont journalistes que de nom et travaillent comme pigistes. Ils se prennent pour des justiciers et dédaignent ceux qui ne partagent pas leur opinion. On peut lire par exemple dans le journal L'Etoile du 23 mars 1995 ce qui suit: "Certains journaux burundais, y compris l'Etoile, ont souvent été qualifiés de tous les maux: agressivité, partialité, incendiaire, presse qui tue... Pour ce qui nous concerne, nous sommes conscients en quelque sorte qu'il s'agit d'un journalisme de combat... Car bientôt, nous allons carrément lancer des appels à la guerre. Nous allons éveiller une conscience guerrière même chez les grands pacifistes. Ne vous en faites pas, nos collègues des autres journaux feront de même". Ils n'hésitent pas à dénoncer leurs confrères de l'autre ethnie et même à montrer du doigt des étrangers. Dans le Carrefour des Idées, il est écrit: "Les Occidentaux, surtout les Français, continuent à crier sur tous les toits du monde que ce sont les tutsis qui sèment le désordre dans le pays et qui empêchent les hutus de gouverner". Entre les médias eux-mêmes, la guerre est impitoyable et la situation des journalistes souvent intenable. Les journaux hutus en ont payé le plus lourd tribut. Des quatre journaux créés par les hutus, aucun ne paraît plus actuellement. Les quatre sont suspendus: L'Aube de la Démocratie, Le Témoin Naybusorogo, L'Eclaireur et Le Miroir. Les diplomates accrédités à Bujumbura s'inquiètent en particulier du sort de L'Aube de la Démocratie, qu'ils considèrent comme un journal modéré. La plupart des organes de presse ont eu leurs maisons de presse pillées, brûlées ou détruites. Certains journalistes hutus qui subissent des pressions politico-économiques choisissent de fuir. Ils prennent le chemin de l'exil: les plus courageux restent au Zaïre près de la frontière du Burundi, d'autres ayant les moyens se rendent dans les pays africains ou encore en Europe et en Amérique... Des journalistes hutus ont été assassinés comme Alexis Bandyatuyaga, journaliste à la radio qui écrivait dans L'Eclaireur mort durant la guerre de Kamenge (le quartier de Bujumbura vidé de sa population majoritairement hutue). D'autres sont arrêtés comme le directeur du journal L'Eclaireur, Michel Nziguheba, un hutu, mis en détention préventive alors qu'il venait de retirer aux bureaux de la police générale des parquets une attestation de non-poursuite devant lui permettre d'obtenir un passeport pour participer à une conférence internationale en Europe. Des journalistes tutsis subissent eux aussi des pressions politiques, certains sont emprisonnés (Dismas Doweri du journal extrémiste tutsi La Balance). Il faut aussi noter que trois journaux tutsis ont été suspendus par le conseil national de communication: Le Carrefour des Idées, La Nation et L'Etoile. Des 20 titres qui existaient après l'instauration de la démocratie multipartite, il n'en reste que sept actuellement, tous de tendance tutsie. Ils sont écrits en langue française, car il s'adressent directement à l'élite vivant à Bujumbura et dans d'autres centres urbains. Certains ont disparu petit à petit au fur et à mesure que les lecteurs se détournent d'eux. Car, au lieu de les aider, ils ne font qu'attiser le feu. Ceux qui paraissent encore sont très irréguliers. Heureusement, parmi ces journaux tutsis, certains gardent un ton modéré. Ainsi Ndongozi, Le Guide, un journal de l'Eglise catholique dirigé par une femme, qui informe sur tous les domaines et spécialement les nouvelles ecclésiastiques, est apprécié par tout le monde. Il en est de même du journal gouvernemental, Le Renouveau, un quotidien publié en français qui subit parfois des manipulations politiques, mais s'efforce de rester dans le juste milieu, même s'il n'évite pas toujours les dérapages en prenant parti pour un camp. Ubumwe, Unité des Burundais, rédigé en kirundi, la langue nationale, est aussi un journal gouvernemental modéré. Enfin Le Panafrica, créé en mai 1992, est un bimensuel qui s'efforce de garder une ligne modérée en dépit des pressions des extrémistes tutsi. Guerre des ondes Sans cesse, à la radio comme à la télévision, au lieu de sensibiliser la population aux avantages de la démocratie, les journalistes parlent au contraire d'une démocratie qui tue. Une démocratie imposée au peuple par les occidentaux pour pouvoir les diviser. Une démocratie pour écarter la minorité du pouvoir. D'où l'invitation à nier cette bête féroce qu'est la démocratie. On doit chasser;sinon abattre;celui qui soutient la démocratie multipartite. Ces propos, on les entend presque tous les jours, tandis que la télévision burundaise n'hésite pas à utiliser des images d'archives présentées comme des images d'actualité pour tromper l'opinion nationale et internationale sur la réalité. Dans ces conditions, Radio Démocratie qui émet depuis juin 1994, est la plus écoutée. Contestée par les milieux extrémistes tutsis, elle est la seule à donner des informations sur la situation prévalant au Burundi. Elle est entendue dans tout le pays. D'autres radios ont vu le jour; la Radio de la Chambre de Commerce d'Artisanat et d'Industrie captée uniquement à Bujumbura, la capitale, où elle brouille souvent les émissions de Radio Démocratie. Radio Rutomorangingo, jugée extrémiste hutue, a, elle, été interdite depuis plus d'un an. Une autre radio vient de naître: Radio Umwizero, qui veut dire la Radio de l'Espérance, parrainée par l'Union Européenne et l'ex-Ministre français Bernard Kouchner. C'est une radio libre qu'on entend dans tous les coins du pays. Elle émet en kirundi, en français et en swahili. L'objectif de cette radio est de rétablir l'équilibre entre les médias burundais. Comme la RTNB ne parvient pas à satisfaire les besoins d'information de la population majoritaire, celle-ci s'en détourne pour écouter Radio Démocratie ou d'autres médias internationaux comme Africa n1, BBC Afrique, RFI, Radio Washington DC, BBK, Radio Dar es Salaam, la Voix de l'Allemagne, Canal Afrique etc... La liberté de la presse longtemps attendue au Burundi a joué le rôle inverse de celui escompté. Loin de renforcer la démocratie, elle l'a sabordée. Devenus les "médias de la haine", journaux et radios ont laissé la parole aux extrémistes qui ne cessent d'exacerber les tensions. Les plus modérés en ont été exclus par la force. Truquée, faussée, l'information est devenue une arme aux mains des plus forts. Comment aujourd'hui ramener la confiance entre les ethnies qui s'affrontent sans rétablir l'équilibre médiatique entre les factions en présence, sans briser ce silence complice, pour expliquer au vu et au su de tout ce qui se passe réellement dans le pays. Le plus tôt serait le mieux, car la population burundaise attend impatiemment des médias de "vérité" à même de calmer le jeu et de ramener au plus vite la paix tant attendue, la démocratie tant souhaitée.
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